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Feuille d'automne

Mis à jour : 21 mars 2019

Très courts textes sur le thème de l'automne.

Finalistes du concours "Feuille d'automne" de Courpop, éditions 2017 et 2018.

Very short story about autumn, finalist from "Autumn leaf" competition for Courspop (december 2017 and december 2018).


Quatre-heures


Deniz serre entre ses mains la petite boîte blanche cartonnée dont le contenu, à chaque pas, glisse d’un côté à l’autre. Elle franchit les grilles du parc, cherche un banc, suit la lumière du soleil et s’installe en déposant la boîte sur ses genoux avant de, lentement, déboutonner son manteau. Elle soulève le bord du carton. Le cannolo est intact, quelques miettes seulement témoignent du trajet parcouru. La crème émerge des deux extrémités de la pâte roulée, elle-même recouverte de sucre glace et de pépites de chocolat. Un léger vent fait voler un instant les cheveux de Deniz qui les ramène derrière ses oreilles. Elle soulève la pâtisserie et en croque un côté. La crème se mêle à la poudre et aux pépites croquantes. Elle ferme les yeux. Le soleil réchauffe son front, ses paupières, son cou. Un léger bruit apparaît dans l’air, celui des premières gouttes de pluie en contact avec le feuillage. Deniz tend la main, ne sent rien, regarde le ciel et les arbres d’automne, trempés comme des pinceaux dans la peinture rousse. Un moineau se pose en sautillant sur l’accoudoir du banc. Deniz sort son téléphone mais les oiseaux s’envolent toujours avant qu’on ne puisse les prendre en photographie, pour que l’on fasse l’effort de se souvenir d’eux par la pensée. Elle se retourne, ils sont des dizaines à tapoter la pelouse de leurs becs à la recherche de graines et cela ressemble au bruit de la pluie qui arrive doucement et à l’hiver qui se prépare.


A.S-D.



Pique-nique


On marche en direction du parc. Les sacs plastiques contenant nos plats brinquebalent contre nos mollets. Au sol, parsemées, en motifs d’amandes, des feuilles rouges, jaunes, vertes. Et encore beaucoup d’autres dans les arbres prêts à s’embraser. Devant les maisons, des citrouilles et des araignées géantes accrochées à des toiles de cotons. On traverse un terrain de sport, lignes blanches sur le gazon, pour s’arrêter à une table de pique-nique en bois. J’appuie la main sur le plateau pour enjamber la banquette, une bruine humide s’y dépose. Le frais traverse mon corps.

Il déballe son plat, du rose et du vert, des framboises, de la salade, c’est ce qui me restera. J’ai beau chercher, je ne me souviendrai pas de ce que j’ai mangé ce jour-là. Il a les cheveux noirs qui brillent sous le soleil, comme gominés par cette roche volcanique, l’obsidienne. Je pousse mon plat en travers de la table, me lève pour me tenir plus proche. Ce sentiment, agir dès qu’on y pense, libérateur. Pourquoi attendre ? Les bons moments sont vite emportés. Autour de son nez, quelques tâches de rousseur, une courte cicatrice sur la ligne droite de sa mâchoire. Avant les autres sens, au début, c’est suffisant le regard. Une dame épaisse nous dépasse, tire son chien, le collier l’étrangle presque. Je la suis des yeux rejoindre le bitume, elle fait partie d’un autre monde à cet instant, pâle et abstrait. Je ne veux l’homme que pour moi, sans témoin, et dépose ma main sur sa cuisse. Un courant d’air chiffonne les arbres, je frémis, la fraîcheur de l’air murmure l’hiver à venir, un frisson qui réveille, qui redonne vie après la mollesse imposée de l’été. Plus tard la fin de l’histoire, tranchée par un océan, deux continents, deux fuseaux horaires. Peu importe. Chaque automne je me souviendrai du noir de ses cheveux, de la douceur des framboises, du bois humide, du doré et du carmin des feuilles d’automne et de l’odeur de l’hiver qui arrive.


A.S-D.

© 2018 AMÉLIE SUDROT-DUVAL

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