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Le rêveur

Mis à jour : avr. 29

Quelles traces laissent les gens dans nos vies ? Nouvelle inspirée par un camarade de lycée, à peine une connaissance, quelques phrases échangées pendant l'année, et puis quinze ans plus tard son visage, ses gestes, qui reviennent nous hanter, et cette nécessité, sans qu'on ne se l'explique, de parler de lui, de l'image qu'on en garde, comme pour lui rendre hommage.

Publiée dans la revue L'Allume-feu en octobre 2019.

Pour découvrir tous les textes, la revue est commandable ICI (7 €)

What kind of traces leave people in our lives? This short story has been inspired by a classmate, fifteen years ago, only few sentences exchanged during the year, which appears now in our mind like a ghost. And this feeling we can't explain that we have to talk about him now as some kind of tribute.

You can order it HERE (7)




Extrait: "Peu de temps après la rentrée en terminale, je m’étais mise à observer Younes. Il était différent des autres. Il arrivait toujours en cours à la dernière minute avec une sacoche porte-documents en tissu bleu marquée d’un logo inconnu dont il sortait, après s’être assis au premier rang, quelques feuilles blanches froissées. Mais une sacoche ce n’est jamais assez grand pour contenir tous les livres obligatoires, alors Younes devenait un élément mouvant dans la classe, changeant de table pour suivre les leçons. Moi je m’installais toujours à la même place, près du mur, pour pouvoir m’accouder et coucher mon visage dans ma paume. J’avais peur de ceux de mon âge, alors je jouais le rôle de la bonne élève pour plaire aux adultes. Younes lui ne cherchait pas à plaire. La plupart du temps, il fixait le sol ou le ciel par les fenêtres. Parfois, à une blague générale, il se retournait en appuyant son avant-bras sur la tranche de sa chaise et souriait comme si nous étions tous ses enfants, des pattes d’oie en éventail autour des yeux. Et puis en un instant, il oubliait notre présence, repartait dans ses pensées derrière un air mélancolique. Quand il quittait le lycée à la fin de la journée, je le suivais du regard emprunter la grande pente qui formait une saignée plus loin entre les tours de la cité et je me demandais qui il rejoignait, si lui aussi rentrait travailler ses cours, jour après jour, sans qu’aucun contretemps n’en vienne jamais rompre la routine.

Je n’ai pas essayé de le connaître vraiment, je ne faisais qu’imaginer. Je me souviens qu’il possédait une tache de naissance près du sourcil gauche, que cela ressemblait à une fleur et aussi qu’il portait toujours des bas de survêtement et des pulls à motifs dont les manches trop longues lui recouvraient les doigts. Je ne le trouvais pas vraiment beau. Pourtant, quand il souriait, que ses lèvres disparaissaient en s’étirant et que ses yeux marron presque dorés brillaient, ça me provoquait des picotements dans le bas du dos."


A.S-D.


Conception graphique ©Céline Strolz

© 2018 AMÉLIE SUDROT-DUVAL

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