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Racines


Texte récompensé au concours "Dis-moi dix mots sur tous les tons, lien social et vie dans la cité" organisé par l'association Initiales dans le cadre de la Semaine de la langue française et de la francophonie du 17 au 25 mars 2018.

Pour découvrir tous les textes lauréats, c'est par ICI.

La contrainte : placer dans le texte un à plusieurs mots choisis pour leur sens, leur histoire, leur qualité poétique, sonore, ou leur résonance avec l’actualité :

Accent / bagou / griot / jactance / ohé / placoter / susurrer / truculent / voix / volubile.


Ce mot, griot, qui a lancé le mouvement...


A prize got during French language and Francophonie Week in March 2018.

I thought about it like a tale about griot and trees.

You can find all the stories of the winners HERE.




Ballaké travaillait dans la cuisine en sous-sol. Chaque soir, il épluchait les légumes, les coupait en fines lamelles pour en faire des gratins, des salades ou décorer les bords des assiettes. Ballaké voyait toujours le bien partout. Quand il fallait venir tôt, il se couchait plus tôt et quand j’arrivais, il était déjà là, souriant. Il remarquait ma fatigue ou ma mauvaise humeur, me rapportait des bonbons au gingembre que je faisais fondre sous ma langue ou me cuisinait des fondants au chocolat encerclés de crème anglaise. Les saisons passaient et Ballaké était toujours là. Un jour qu’il m’attendait devant l’établissement, je constatai son regard soucieux.

- Ca va Ballaké ?

- Ca va.

Je désactivai l’alarme.

- Ils ont enlevé l’arbre, dit-il d’une voix basse.

- Quoi ?

Il se retourna pour me montrer de l’autre côté de la rue la rangée d’arbres qui longeait le canal, et le trou béant d’où émergeaient les racines orphelines.

- Ah oui, j’avais même pas remarqué. Mais c’est celui qui était tout abîmé, ils ont dû estimer qu’il risquait de tomber ou un truc comme ça….

- Ah, c’est pas bien de faire ça.

- Comment ça ? j’avais dit en retirant mon manteau pour m’asseoir devant l’ordinateur.

- Les hommes viennent des arbres, tu sais.

J’arrêtai de bouger et le fixai.

- Au commencement les arbres étaient fragiles. Les animaux les piétinaient et dévoraient toutes les feuilles. Alors les arbres s’épaissirent. Mais les animaux allongèrent leurs cous et leurs pattes. Alors les arbres devinrent encore plus forts, agrandirent leurs branches et répandirent sur leurs feuilles une substance toxique. Les animaux mâchaient et crachaient immédiatement au sol une bouillie verte. Cette bouillie c’était le ventre de l’homme.

Ballaké resta un instant silencieux puis s’assit sur le tabouret dans l’angle de la pièce.

- Au pied de l’arbre, le ventre s’étala pour créer deux formes allongées: les jambes et puis le torse d’où pointèrent les bras et les doigts.

Il agita ses mains.

- La tête vint en dernier, une boule de feuilles et de brindilles sur laquelle poussèrent deux yeux, deux oreilles, un nez, et une bouche, pour respirer. Et l’arbre pendant ce temps-là continuait de protéger celui qu’il avait créé, le nourrissant avec ses racines.

Ballaké pointa un doigt sur son ventre au niveau du nombril.

- Il le protégeait du froid, de la pluie, du soleil qui brûle. L’homme, quand il put se servir de ses mains, les appuya au sol pour se lever et, sans remercier l’arbre pour tout ce qu’il lui avait apporté, s’en alla sans se retourner. Plus tard, quand il revint, il fit tomber tous les arbres pour construire des maisons.

Je le regardai en silence, ne sachant trop quoi répondre. Cela me fit penser à ces histoires racontées par les griots que ma mère m’avait fait écouter en cassette enfant.

- Qu’est-ce que tu faisais dans ton pays avant ? je demandai.

Il détourna le regard et se leva pour se diriger vers la porte.

- On a combien de couverts ce soir ? demanda-t-il en souriant.


A.S-D.



Conception graphique livret ©Maude de Goër et Manon Bechet

© 2018 AMÉLIE SUDROT-DUVAL

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